Premiers pas sur scène (fin)

« …Un, deux, trois, quatre ! »
Et la mécanique est en marche.

Un seul hic. Je ne m’entends pas. Entre panique silencieuse et une quasi-certitude que je ne pourrai pas aller bien loin dans ce morceau sans avoir ne serait-ce qu’un minimum de retour, c’est dans ce début d’analyse que me vient l’évidence : J’ai déjà perdu ma concentration et suis sur le point de perdre le morceau.

Stop.
On arrête.

« Je ne m’entend pas ! » fais-je savoir à mes compagnons musiciens par autant de paroles perdues dans le bruit que de gestes hasardeux autour de mes oreilles.

Tout s’arrête.
La pause est marquée.

Jouer dans le vide, tester les retours, ajuster le volume. Je crois qu’on peut y aller. Pouce vers le haut, et à la façon d’un empereur romain devant des gladiateurs, je m’octroie à moi-même le droit de survivre encore un peu cette épreuve.

« …Un, deux, trois, quatre ! »
Et on est reparti.

…Jusqu’à ce que la batterie derrière moi démarre et que je ne m’entende plus à nouveau. Ça servait bien à quelque chose de tester le retour sans elle tient. Mais qu’importe. Concentrons-nous, on peut y arriver, on connait le morceau plus que par cœur. On va le faire comme on le sent, comme on le peut, comme on le veut et ça va bien se passer.

Les accords et les riffs s’enchaînent, quelques notes bien placées viennent même s’ajouter par mes gardes. Ce n’est qu’après coup que je vois ça comme un signe d’aisance. J’ai le morceau dans la poche, mais restons toujours concentré. Ils doivent être une petite cinquantaine devant moi, c’est le moment de se donner, de montrer ce que j’ai en moi.

Ainsi la confiance monte jusqu’à l’approche de la partie dédiée au solo. Je sens qu’on y est presque, que c’est le moment, mais je ne sais pas si je devrais saisir l’occasion ou pas, si mon accompagnateur va la saisir à ma place ou non. Hésitant, je le regarde et il me regarde à son tour d’un regard insistant. Je lis dans l’expression sur son visage une invitation à me lancer, à pousser la performance plus loin encore. « Fais-le » lis-je dans ses yeux alors que l’ordre résonne dans ma tête. C’était l’évidence même, je pouvais le faire, je pouvais faire cette improvisation, ça ne dépendait que de moi. Tout bêtement, je me suis lancé, et comme le restant du morceau, jusqu’à la fin de celui-ci, ça a été parfait. Parfait pour moi, celui qui ne s’entendait même pas, parfait pour tous ces gens devant moi qui sont allés jusqu’à m’applaudir et me féliciter une fois le morceau terminé.

J’étais fier, incroyablement fier et dans le besoin pourtant pas moins urgent de quitter la lumière de la scène pour retourner dans l’ombre de la foule et m’y cacher. Je devais souffler maintenant, me conforter dans la qualité de ma prestation par la compagnie d’une boisson fraîche et par l’écoute des potentielles rumeurs allant et venant à mon sujet.

Avais-je était bon ?
Vraisemblablement oui.
Ce soir en tous cas, j’en étais convaincu.

Merci infiniment.

« On remet ça quand ? »

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Premiers pas sur scène (fin)